Plongée en Anthropologie

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Plongée en Anthropologie

Voila 5 semaines que je retiens mon souffle et que j’apprends à nager dans un océan inconnu, bien loin du Sahel, de la résilience ou de la géographie. Cela faisait longtemps que j’étais attirée par cette discipline, et j’étais très enthousiaste à l’idée d’aller voir si l’eau de la piscine est plus chaude chez les voisins. Le premier cours magistral m’a ouvert les yeux sur l’abysse qui se profile sous mes pieds.

« Nous, anthropologues, partons sur le terrain sans question de recherche qui pourrait nous voiler les yeux. Peu importe le temps passé à Trifouilli les Ibis (parce que l’exotisme, c’est important), que cela soit semaines (dans tes rêves), mois, années ou lustres (pour être plus réalistes), nous attendons toujours la surprise anthropologique qui rendra notre recherche intéressante. »

Premier réflexe, ouvrir la Bible des écologistes (ceux qui étudient l’écologie, pas les bobo !) que j’avais snobé jusqu’à présent: Silent Spring (Printemps silencieux) de Rachel Carson, c’est brillant, je vous en parlerai quand je serai d’humeur. Réflexe de survie ou opposition vindicative primaire ? Toujours est-il que je respire entre les lignes. Je me rends compte combien travailler au Centre de Résilience, lieu inqualifiable et hautement interdisciplinaire, m’ait fait évoluer vers des approches plus « science science » (par opposition aux sciences sociales ou aux sciences humaines). Or les anthropologues qui nous présentent leur Église en parle comme la mère de toutes les sciences, et la science ultime tout à la fois.

Les anthropologues aiment raconter les gens, leur culture, et ils le font bien. J’aime les écouter et les lire. J’aime quand on me fait voyager, quand on m’emmène proche ou loin, que je connaisse ou pas, qu’on me raconte une réalité que je ne connais pas. Mais a trop raconter, ils ont souvent parfois tendance à déblatérer : mésaventures, péripéties et atermoiements forment une part non négligeable de leur littérature, au point de se demander pourquoi diable vont-ils se mettre dans de pareilles situations. J’en suis venue à remettre mes idées de méthodes anthropologiques au placard sinon au cachot. Je ne comprends décidément pas pourquoi un individu sain de corps et d’esprit s’échine voire s’épuise  à vouloir habiter dans les recoins les plus inhospitaliers du globe, où il ne comprend rien ni personne, et n’est pas mieux compris par rien ni par personne. Par dessus le marché, ils écrivent des pavés décortiquant les sociétés comme des entomologistes le feraient avec des drosophiles sans demander aux drosophiles en question ce qu’ils en pensent; ce que je raconte ici fleure bon l’anthropologie a grand-papa, les modernes valent beaucoup mieux ! Mais quand j’ai pris le temps de lire quelques pages de la bible en plomb des anthropologues, aka Malinowski, écrite dans les années 1920 au sujet d’une tribu vivant au large de la Papouasie Nouvelle Guinée, j’ai trouvé des la trentième page une description minutieuse sinon fort bien renseignée des mœurs sexuelles des femmes de cette tribu,  a faire fantasmer le moins pornographe de mes contemporains ! Il y a aussi une centaine de pages au sujet de la fabrication des barques , au cas où quelqu’un serait tente d’en reproduire dans la Baltique.

En règle générale, les cours ont tendance à me faire hurler; c’est une expérience en soit que de rester sagement assise à écouter sans broncher les discours enthousiastes encensant une discipline présentée de façon radicalement vieillotte. C’est donc cela la fameuse et inénarrable observation participative : tu es là, tu participes, tu te plies aux us et coutumes, tu essayes de comprendre ce qui se passe mais grand Dieux pas une critique ne franchi le seuil de ta bouche ! En revanche je goûte le temps que je passe à lire leurs monographies et autres articles, tant qu’une histoire est bien racontée… vous connaissez ma rengaine.

Après 5 semaines de plongée anthropologisante où, après la crise Carson, j’ai renoncé à ouvrir tout autre livre d’oxygène de secours (et il me reste quelques grosses centaines de pages à lire pour la fin de la semaine prochaine), je sens que malgré mes gesticulations et protestations, j’ai mordu à l’hameçon. Au lieu de toucher le fond, j’ai commencé l’exploration d’un vaste paysage sous-marin, appris un tas de trucs sur un tas de gens qui viennent d’un tas de pays différents. Ou pourrait presque dire que j’ai étoffé (et non étouffé) ma culture générale !

Je ne sais pas encore quelles méthodes j’appliquerais quand Inch Allah je retournerai au Sahel, je voudrais apprendre à écrire comme les anthropologues, des histoires intéressantes et passionnantes, scientifiquement valides et qui soient lisibles par tous: chercheurs de toute barbe, grands publics et curieux, mais aussi que cela soit accessible a ceux que j’étudie, qui partagent un bout de leur vie avec moi. Je ne peux néanmoins qu’admettre que j’ai la trouille que « mes » paysans nigériens viennent me dire que je n’ai écrit sur leur compte qu’un tas de bêtises et que décidément je j’ai rien compris a ce qu’ils se sont évertués de m’expliquer, et que j’interprète tout, qui plus est de travers ! Mais ça, c’est une autre histoire…

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  1. Bravo pour ton souffle dans cette apnée et pour ta lucidité dans ces abysses
    Chapeau (ou bonnet de bain ?) !
    Anthropologiquement ton … Granpa

  2. Est ce que tu insinues que pour apprecie cette discipline (ô combien mere des sciences et sciences des ciences!!) il faut une espece de bisutage, ou epreuve d’entree? Parce que si c’est le cas il faut fournir le manuel d’utilisation en meme temps que tes resultats d’etudes a chaque lecteur et ca peut commencer a faire beaucoup!
    (pour ma part, je desespere d’avance…) mais c’est cool que tu as reussi a franchir ca!

    … une sceptique de l’anthropo qui va au centre commercial le moins possible et que par necessite, doutant du potentiel creatif et inspirant d’un tel lieux!

  3. Dit donc miss Sceptique ! Je pense que j’ai simplement eu un choc culturel des plus naturels quand on sort de ses sentiers battus… Je pense que les povres anthropologues seraient bien perdus a mesurer le carbone dans les sols forestiers !
    Quant a l’expédition au centre commercial (oh grand moment d’anthropologie), j’aurai aussi pu aller me planquer au cinéma ou dans un parc (si seulement il n’avait pas fait un froid de canard). Mais si mes contemporains choisissent le centre commercial comme lieu de loisir, pourquoi ne pas aller essayer de comprendre pourquoi diable passent-ils leur après-midi chez H&M…?
    Par contre, je pense que le bizutage se fait plus par les voyages en terres estranges zet inconnues… Mais c’est partagé par d’autres disciplines… rappelle moi qui est allée se faire bouffer par les moustiques et enliser dans le permafrost en Sibérie pendant tout un été ? Si c’est pas du bizutage pour être considéré comme un chercheur digne de ce nom, je veux bien rendre mon tablier !

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