L’usage du monde (3)

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« Seul les vieux ont de la fraîcheur, une fraîcheur au second degré, conquise sur la vie.

Dans les jardinets qui ceinturent la ville, on tombe au point du jour sur des musulmans aux barbes soignées, assis sur une couverture entre les haricots, qui hument en silence l’odeur de la terre et savourent la lumière naissante avec ce talent pour les moments bien clots de recueillement et de bonheur que l’Islam et la campagne développent si sûrement. Lorsqu’ils vous aperçoivent, ils vous hèlent, vous font asseoir, tirent un canif de leur culotte et vous préparent une de ces tranches de pastèque qui impriment de la bouche aux oreilles une marque rose et poisseuse.

(…)

Un autre matin que j’étais accroupi dans le jardin municipal en train de photographier la mosquée, un oeil fermé, l’autre sur le viseur, quelque chose de chaud, rugueux, sentant l’étable, se pousse contre ma tête. J’ai pensé à un âne – il y en a beaucoup ici , et familiers, qui vous fourrent le museau sous l’aisselle –  et j’ai tranquillement pris ma photo. Mais c’était un vieux paysan venu sur la pointe des pieds coller sa joue contre la mienne pour faire rire quelques copains de soixante-dix-quatre-vingts ans. Il est reparti, plié en deux par sa farce ;  il en avait pour la journée.

L’usage du monde, Nicolas Bouvier, 1963, p.81

 

image glanée sur Internet

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