L’usage du monde : « la béatitude douillette »

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« Après avoir végété trente ans à Leningrad où il enseignait le « dessin floral », Bragramian avait émigré ici, trouvé une poignée d’élèves, et épousé sur le tard une Arménienne bien doté qui lui offrait ses foulards de soie blanche et ses gants de chevreau. Depuis cette tractation, il ne peignait quasiment plus ; son fort, c’était plutôt la béatitude douillette. Il passait l’hiver attablé dans sa salle à manger à siroter de la liqueur d’abricot, grignoter du nougat, ou croquer des pistaches en faisant mille fables à sa femme très éprise qui l’écoutait avec un dodelinement émerveillé. Quand nous lui rendions visite, il nous tenait dans un russe volubile de longs discours du l’Union Soviétique auxquels nous ne comprenions rien, pendant qu’elle lui remplissait son verre, lui époussetait tendrement l’épaule, ou battait des mains, folle de son artiste et les yeux brillants comme des broches. (…)

Ses tableaux, dont nous passions chaque fois la revue, étaient moins heureux que lui des jardins fignolé et ternes bien que le soleil y figurât toujours ; des patriciennes en robe de velours qui souriaient durement , des mains sur un mouchoir ;  des généraux à cheval dans la neige, avec des décorations et des joues comme cirées. Thierry faisait la moue, et Bagramian que rien ne pouvait démonter l’engageait chaque fois, pour justifier son académisme, dans un débat fébrile sur la peinture. Par gestes, évidement. Il criait le nom d’un peintre en étendant la main à une certaine hauteur pour montrer le cas qu’il en faisait. Thierry répliquait. Ils étaient rarement d’accord : quand Thierry ramenait Millet au niveau du plancher, l’autre, qui l’avait placé à hauteur d’épaule et le copiait depuis trente ans, se renversait dans sa chaise en se cachant la figure. Il s’entendaient sur les Primitifs italiens, aux environs d’un mètre, puis s’élevaient prudemment avec quelques valeurs sûres – Ingres, Vinci, Poussin –  en se surveillant du regard et en gardant son meilleur candidat en réserve car, dans ces espèces d’enchères, chacun voulait le dernier mot. Quand Thierry, le bras levé, avait mis son favori hors de portée du petit homme, Bagramian grimpait sur son escabeau et finissait par emporter l’affaire, sans trop d’élégance, avec un peinture russe totalement inconnu. « Chichkine… grande peinture – disait la femme – forêts de bouleaux sous la neige. » Nous, nous voulions bien ;  entre-temps, la table s’était couverte de flacons, de fromage blanc, de concombres, et c’est manger surtout qui nous intéressait. Pour nourrir l’amitié. Bagramian l’entendait bien aussi. »

Nicolas Bouvier, L’usage du monde, 1963, p.177

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