Archives de Catégorie: Bouquinage et émotions littéraires

Jouons aux nids

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Quand nous étions petits, nous aimions jouer aux nids. Nous nous appliquions à façonner l’herbe sèche, à entremêler les brindilles, à en adoucir la couche d’une mousse fine ou d’un tendre duvet parfois arraché à quelque vieux nid de la saison précédente. Et nous cachions notre demeure imaginaire avec une science qui semblait égaler l’instinct des oiseaux. Mais la magie s’arrêtait là : les œufs chauds et brillants qui couvent la vie, le pépiement des oisillons, le mystère touchant des plumes recouvrant lentement la chair rose, les grands becs ouverts pour quêter la nourriture délicate, l’émotion du premier envol, nous pouvions les imaginer, mais non les imiter ni les produire. Ce qui ne nous empêchait pas de nous passionner au printemps au spectacle de la vie qui naissait au fond de nids, s’agitait, pépiait, débordait jusqu’à ce que soit accompli le cycle.

Célestin Freinet, L’éducation du travail

bird nestVoilà encore une belle dictée en puissance…

Une dictée de Barnabé

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Je prépare des dictées à mes gamines de cours particulier. Des dictées comme rencontres littéraires, comme rencontre avec des mots et des tournures de phrase.

Je choisis mes textes au fil des coups de cœur. Au détour d’un livre pour enfant comme aujourd’hui, au détour d’un roman ou d’un autre écrit qui me touche. Le plus souvent l’extrait n’a rien à voir avec le cœur du texte, ce sont les marges poétiques qui me touchent. Si en plus c’est grammaticalement, orthographiquement et conjuguaisonment intéressant, c’est encore mieux !

dictée barnabé

L’âne Barnabé, par D. Couazza ; dans Les belles histoire, mais 2013

Bonjour, mon âme

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« Nourrissez-vous votre âme ? La remarquez-vous seulement ? La guérissez-vous ou la blessez-vous ? Êtes-vous en croissance ou en déclin ? Êtes-vous en expansion ou en contraction ?
Votre âme est-elle aussi seule que votre esprit ? Est-elle même encore plus négligée ? Et quand avez-vous senti votre âme s’exprimer pour la dernière fois ? Quand avez-vous crié de joie, la dernière fois ? Quand avez-vous écrit de la poésie ? Joué de la musique ? Dansé sous la pluie ? Fait cuire une tarte ? Peint quoi que ce soit ? Réparé quelque chose de brisé ? Embrassé un enfant ? Tenu un chat devant votre visage ? Grimpé une colline ? Nagé nu ? Marché au coucher du soleil ? Joué de l’harmonica ? Parlé jusqu’à l’aube ? Fait l’amour pensant des heures… sur une plage, dans les bois ? Communié avec la nature ? Cherché Dieu ?
Quand, la dernière fois, vous êtes-vous assis dans le silence pour atteindre les parties les plus profondes de votre être ? Quand était-ce la dernière fois que vous avez dit bonjour à votre âme ? »
Conversations avec Dieu, N.D.Walsh

 

 

 

 

being far behind

La rondeur de la sieste

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Je relis dans dans le doux cahot du tramway les douceurs de La première gorgée de bière et autres minuscules plaisirs de Philippe Delerm. Ce sont de petits gâteau tchèques de Noël, sucrés, que l’on mange un à un. Ils éveillent une délicate sensation de l’instant, presque plus forte que dans les récits de Pleine Conscience, qui rendraient la vaisselle un moment d’exception.

La rondeur de la sieste

« Après manger je fais la sieste. » Décision radicale avec déjà du sommeil dans les lèvres. Ce n’est pas un souhait, une vue de l’esprit ou une suggestion coquine ; c’est un appel du corps, des yeux déjà lourds et des idées engourdies. C’est une aspiration à l’horizontale au milieu de la journée. Il y a un plaisir pas tout à fait coupable à s’allonger quand on pourrait s’activer.
Déjeuner englouti à la hâte, il est rorboratif et restera sur l’estomac. Pas le temps pour un dessert, il s’agit de parer au plus pressé : l’appel du lit par la porte entre ouverte. Le soleil se dépose en carré sur les draps tirés, et je n’irai pas me promener. Le plaisir est encore plus prononcé que par pluie ou tempête de neige. Il y a une frivole résistance à s’extraire de l’obligation de sortie par beau temps, à préferer la traversée en mer de paresse dans le navire de mes draps à rayure.
Il y a un plaisir pas tout à fait coupable à se dénuder, à moitié se déshabiller, ne garder que le nécessaire de ses vêtements du jour pour n’avoir ni trop chaud, ni trop froid, se passer de pyjama.Le lit a été fait, les draps sont ronds sur la couette. S’y glisser comme un oreiller supplémentaire, sans briser l’harmonie paisible, sans faire de vague. Couchée en chien de fusil, enlaçant un coussin, tout juste bien. Une sensation de rondeur délassante sur l’oreiller, le corps qui s’affaisse à la surprise si désirée de l’horizontalité. C’est juste assez des bruits de la vie et de la ville pour s’y soustraire, et passer de l’autre côté, se laissant bercer. Je ne dors pas, ou peut être que si, peut-être suis-je en train de rêver que je suis si détendue, si reposée au creux des mes draps. Les yeux fermés, ce moment de sieste est avec et sans sommeil à la fois. Une idée folle me traverse « me voilà reposée, peut-être pourrais-je me lever ». Un mouvement de rêve général résiste, immobile. C’est là que je tombe vraiment endormie. Il n’y a plus de temps ni de son, juste la torpeur comme une vague profonde qui berce les fonds de l’océan. Marat viendra me secouer, cela fait quarante minutes que tu dors, ne veux-tu pas te lever ? Déjà, oui pourquoi pas. Je suis une femme neuve qui fait le chat, la bouche pâteuse, avec une envie d’eau et de chocolat. J’ai bien dormi, avec le  plaisir comme une bulle qui prend corps, j’ai des mots de rondeur au bord des lèvres. Une parfaite plénitude d’un intense instant. Le temps s’est étiré et délié le moment d’une sieste. A présent je peux me lever.

Bouquinage : Mara et Dann, la traversée du désert

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Il y a un lire qui m’a été offert cet été. Un lire que j’ai ouvert la semaine dernière avec un peu d’appréhension : j’ai trop de mauvais souvenirs liés aux sécheresses sahéliennes et au désespoir et à l’impuissance engendrés… Et puis, Mara et Dann, de Doris Lessing est encore autre chose qu’une histoire de sécheresse… C’est sûr que le début fut difficile à lire, d’autant plus que celui-ci est teinté de violence, d’incompréhension, laisse un goût de charbon. Mais finalement le nouvel univers dans lequel il m’a embarqué m’a fait abandonner mes propres réminiscences africaines pour me plonger dans la vie de ces civilisations de cet autre temps. C’est un roman presque universel, une longue marche comme j’ai aimé à en lire ces derniers temps. Une histoire de fuite vers le Nord, de frère et soeur, de survie non seulement des individus mais des villes et des civilisations, où l’on comprend toute la fragilité des savoirs et des traditions, comme une prise de conscience aigüe de la fragilité de notre monde et de nos modes de vie. C’est un roman impressionnant, que je voudrai faire lire à mes enfants plus tard, un récit qui marque… Que je suis contente d’avoir eu entre les mains !
Aussi, ce livre est un pendant du roman (et du film – que je n’ai pas vu) La route de Cormac McCarthy… Il me prend l’envie de relire ce dernier à présent pour qu’ils s’éclairent l’un l’autre, qu’ils dialoguent et me parlent… je vous raconterai l’issu de leur dialogue !

En y repensant au fil de la journée, j’imagine ce lire aussi comme un jeu vidéo de quête ou bien comme un de ces livres où l’on choisit l’action à donner au héros au fil des pages pour au final créer sa propre histoire… vous avez 12 ou 13 ans et vous partez avec votre frère : orphelins, plus qu’affamés et déshydratés, avec vingt pièces d’or qui n’ont plus court nulle part dans votre poche ; vous n’aurez ni eau ni nourriture, vous ne connaissez personne et vous partez vers le Nord, dans l’espoir d’au moins survivre si ce n’est avoir une vie meilleure…

L’usage du monde : « la béatitude douillette »

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« Après avoir végété trente ans à Leningrad où il enseignait le « dessin floral », Bragramian avait émigré ici, trouvé une poignée d’élèves, et épousé sur le tard une Arménienne bien doté qui lui offrait ses foulards de soie blanche et ses gants de chevreau. Depuis cette tractation, il ne peignait quasiment plus ; son fort, c’était plutôt la béatitude douillette. Il passait l’hiver attablé dans sa salle à manger à siroter de la liqueur d’abricot, grignoter du nougat, ou croquer des pistaches en faisant mille fables à sa femme très éprise qui l’écoutait avec un dodelinement émerveillé. Quand nous lui rendions visite, il nous tenait dans un russe volubile de longs discours du l’Union Soviétique auxquels nous ne comprenions rien, pendant qu’elle lui remplissait son verre, lui époussetait tendrement l’épaule, ou battait des mains, folle de son artiste et les yeux brillants comme des broches. (…)

Ses tableaux, dont nous passions chaque fois la revue, étaient moins heureux que lui des jardins fignolé et ternes bien que le soleil y figurât toujours ; des patriciennes en robe de velours qui souriaient durement , des mains sur un mouchoir ;  des généraux à cheval dans la neige, avec des décorations et des joues comme cirées. Thierry faisait la moue, et Bagramian que rien ne pouvait démonter l’engageait chaque fois, pour justifier son académisme, dans un débat fébrile sur la peinture. Par gestes, évidement. Il criait le nom d’un peintre en étendant la main à une certaine hauteur pour montrer le cas qu’il en faisait. Thierry répliquait. Ils étaient rarement d’accord : quand Thierry ramenait Millet au niveau du plancher, l’autre, qui l’avait placé à hauteur d’épaule et le copiait depuis trente ans, se renversait dans sa chaise en se cachant la figure. Il s’entendaient sur les Primitifs italiens, aux environs d’un mètre, puis s’élevaient prudemment avec quelques valeurs sûres – Ingres, Vinci, Poussin –  en se surveillant du regard et en gardant son meilleur candidat en réserve car, dans ces espèces d’enchères, chacun voulait le dernier mot. Quand Thierry, le bras levé, avait mis son favori hors de portée du petit homme, Bagramian grimpait sur son escabeau et finissait par emporter l’affaire, sans trop d’élégance, avec un peinture russe totalement inconnu. « Chichkine… grande peinture – disait la femme – forêts de bouleaux sous la neige. » Nous, nous voulions bien ;  entre-temps, la table s’était couverte de flacons, de fromage blanc, de concombres, et c’est manger surtout qui nous intéressait. Pour nourrir l’amitié. Bagramian l’entendait bien aussi. »

Nicolas Bouvier, L’usage du monde, 1963, p.177

L’usage du monde (3)

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« Seul les vieux ont de la fraîcheur, une fraîcheur au second degré, conquise sur la vie.

Dans les jardinets qui ceinturent la ville, on tombe au point du jour sur des musulmans aux barbes soignées, assis sur une couverture entre les haricots, qui hument en silence l’odeur de la terre et savourent la lumière naissante avec ce talent pour les moments bien clots de recueillement et de bonheur que l’Islam et la campagne développent si sûrement. Lorsqu’ils vous aperçoivent, ils vous hèlent, vous font asseoir, tirent un canif de leur culotte et vous préparent une de ces tranches de pastèque qui impriment de la bouche aux oreilles une marque rose et poisseuse.

(…)

Un autre matin que j’étais accroupi dans le jardin municipal en train de photographier la mosquée, un oeil fermé, l’autre sur le viseur, quelque chose de chaud, rugueux, sentant l’étable, se pousse contre ma tête. J’ai pensé à un âne – il y en a beaucoup ici , et familiers, qui vous fourrent le museau sous l’aisselle –  et j’ai tranquillement pris ma photo. Mais c’était un vieux paysan venu sur la pointe des pieds coller sa joue contre la mienne pour faire rire quelques copains de soixante-dix-quatre-vingts ans. Il est reparti, plié en deux par sa farce ;  il en avait pour la journée.

L’usage du monde, Nicolas Bouvier, 1963, p.81

 

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